Ouragan Irma : des nouvelles de la Réserve naturelle de Saint-Barthélémy

Mise en ligne : 
17/10/2017
Olivier Raynaud, directeur et conservateur de la Réserve naturelle de Saint-Barthélémy, nous donne des nouvelles de la Réserve.

"Bien que cinq semaines se soient déjà écoulées après le passage des ouragans Irma et Maria, nous n’avons pas encore pu réaliser de réels suivis scientifiques, donc l’évaluation des impacts reste difficile…  Néanmoins cet impact sera considérable.
 
Les vents ont arrachés, déchiquetés et dispersés arbres, habitations et matériaux en tous genres. La houle a indéniablement modifié notre trait de côte, et a causé d’énormes dégâts sur les fonds marins. La pluie a lessivé les sols, charriant vers nos zones côtières sédiments, produits chimiques et eaux usées.
 
Il faut s’attendre à une perte nette importante au niveau de la végétation terrestre, des herbiers marins et des récifs coralliens. Les espèces qui vivent, s’alimentant ou se reproduisant dans ces habitats touchés, seront également impactées.
 
La saison de nidification des oiseaux marins touchait heureusement à sa fin, mais les juvéniles, particulièrement vulnérables à de tels vents, ont certainement subi d’importantes pertes. La ponte des iguanes et des tortues marines est elle touchée de plein fouet. Et la faune terrestre et marine, après avoir subit une incontestable mortalité durant le cyclone, est désormais confrontée à une problématique immédiate de disparition des sources alimentaires.
 
Mais il ne faut pas oublier que nos îles ont été façonnées et régulièrement touchées par des phénomènes météorologiques spectaculaires (éruptions volcaniques, séismes, ouragans etc.). La structure de nos écosystèmes résulte en grande partie de ces phénomènes.
 
En théorie, ces ecosystèmes, lorsqu’en bonne santé et fonctionnels, jouissent d’une résilience significative à l’égard de tels évènements et sont dimensionnés pour être capables de se remettre de tels impacts. Mais ce sont les dégradations que nous leur infligeons qui diminuent leur résilience et leur propension à se régénérer.
 
La protection de l’environnement vise - entres-autres - à maintenir les services écosystémiques rendus. Dans le cas des récifs coralliens, des zones humides, de la mangrove ou encore de la végétation d’arrière plage, un de ces services écosystémiques est la protection contre les aléas climatiques. Face à la puissance d’un phénomène comme Irma, les écosystèmes ont extrêmement souffert, mais non pas sans rendre ces services écosystémiques ; les récifs et dunes qui ont été massacrés par Irma ont tout de même protégé les espaces et infrastructures en amont.
 
Ainsi, les efforts de protection de l’environnement qui ont été menés à Saint-Barthélemy ont permis d’atténuer certains impacts, et donc de minimiser certaines pertes durant les ouragans ;
-       Les espèces végétales locales, qui ont fait l’objet de mesures de protection plus fortes depuis quelques années, ont mieux résisté au phénomène que les espèces ornementales importées, préservant ainsi en partie l’habitat de la faune terrestre locale. Et redonneront, en l’espace de quelques semaines, un couvert végétal à l’île.
-       Le travail de restauration végétale de la plage de Saline a considérablement augmenté le volume et la résistance de la dune, et celle-ci s’est en quelque sorte « sacrifiée » durant Irma, protégeant ainsi le quartier de Saline. Il en est de même à Gouverneur, où la dune avait été restaurée. 
-       La barrière corallienne de Grand Cul de Sac, préservée au sein de la Réserve Naturelle, a indéniablement atténué la houle dans la baie. Sans celle-ci, la plage de Grand Cul de Sac et les établissements touristiques aux alentours auraient été bien plus durement touchés.

A l’inverse on peut aisément observer que les zones les plus dégradées d’un point de vue écologique sont celles où nos aménagements ont subi les plus gros dégâts. Comme par exemple les zones humides remblayées, les constructions littorales qui avaient évincé la végétation d’arrière plage, ou encore les baies qui n’étaient plus naturellement protégées par des récifs coralliens en bon état.
 
Qu’on le veuille ou pas, il nous faut accepter l’idée que nous serons amenés à subir des phénomènes climatiques de plus en plus violents et extrêmes. A nous désormais de catalyser la régénération de notre environnement, de protéger nos barrières naturelles, de restaurer de façon pertinente notre trait de côte et de lutter contre tout ce qui fragilise notre biodiversité – au combien salvatrice dans de telles conditions. 
 
En ce moment nous travaillons sur l’évacuation des débris en zone naturelle, sur la collecte des graines d’espèces végétales locales qui peuvent être sauvées, et sur des mesures d’urgence pour les récifs (collecte des coraux fractionnés et fixation sur les cailles).
 
Sans réelles données sur les pertes subies à ce stade, il est difficile d’élaborer un plan d’action de restauration à plus long terme, mais ci-dessous, quelques actions qu’il nous semblerait pertinent de mener :
 

1.       Re-végétalisation de sites.
L’objectif est de planter des essences locales afin de reconstituer l’habitat de la faune indigène, de restaurer les barrières naturelles contre la houle, et de rétablir l’ensemble des services écosystèmiques rendus par la végétation sur les arrières-plages (Saint-Jean et Saline), les zones humides (Petit Cul de Sac et Grand Cul de Sac) et les ilets satellites (Fourchue, Frégate, Bonhomme).  
Face aux différentes initiatives de levées de fonds du type « Make Saint-Barth Green Again », l’ATE a produit une liste d’espèces végétales locales qu’il conviendrait d’importer. Celles-ci a été transmise à la COM, aux pépiniéristes, et aux initiatives d’appels à dons. Il faut à tout prix n’importer que des espèces locales (qui ne nécessitent pas d’entretien ou d’arrosage, sont bien plus résistantes aux cyclones, et constituent un habitat pour la faune locale) afin de ne pas se retrouver avec des espèces exotiques envahissantes, ou une flore inutile d’un point de vue écologique…
 

2.       Création d’une banque de graines puis d’une nurserie de plantes locales
L’importation de végétaux sur Saint-Barthélemy – déjà conséquente en temps normal et prochainement démultipliée - pose des problèmes phytosanitaires et écologiques (flore exogène, espèces exotiques envahissantes, pathologies...). Une banque de graines d’espèces végétales locales rendrait possible la production de flore indigène sur place. Idéalement dans une pépinière spécifiquement développée à cet effet.
 

3.       Intensification de la campagne de capture de chats errants
Avec la perte du couvert végétal et la raréfaction des sources de nourriture, la prédation des chats errants sur l’avifaune et les reptiles est exacerbée. Le programme de régulation de la population de chats errants existe déjà mais doit-être considérablement développé. Les coûts du projet consistent en l’achat de cages et le paiement des prestations de stérilisation (ou d’euthanasie) par les vétérinaires.
 

4.       Mise en place d’un plan de régulation des cabris en divagation
Depuis le XVII siècle, Saint-Barth compte de nombreux cabris, autrefois parqués, désormais en liberté. Leur population prolifère et inflige des dégâts énormes à la végétation, entraînant en conséquence une érosion des zones terrestres, et donc un enrichissement néfaste du milieu marin. L’ATE travaille depuis plusieurs mois sur un plan d’action cabris, mais il devient maintenant urgent de le mettre en œuvre, afin de permettre à la flore de se régénérer suite aux cyclones.
 

5.       Création d’habitats artificiels sur les mouillages écologiques
Les fonds marins ayant été particulièrement touchés par les récents cyclones, l’habitat de la faune marine est sensiblement réduit. Il est proposé de créer des habitats artificiels (Type Biohuts en bois) favorisant la survie des larves de poisson et des juvéniles, sur les mouillages existants de la Réserve Naturelle. Une étude de faisabilité a déjà été réalisée.
 

6.       Nettoyage et évacuation des épaves de bateaux échouées ou coulées
L’ATE souhaite, depuis un certain temps, évacuer une épave échouée sur l’ilet Fourchue. De nombreux autres bateaux et débris sont désormais à évacuer. Pour cela il sera nécessaire de louer une barge, des moyens de levages, et de faire appels à des plongeurs professionnels ou des entreprises spécialisées. Et acheter une embarcation légère « walker bay » permettant d’accéder aux côtes rocheuses et aux sites peu profonds.
 

7.       Diagnostic de la Baie de  Marigot et plan d’action de restauration
La baie de Marigot s’est fortement dégradée les dernières années en raison – en partie - de problèmes de ruissellement et d’enrichissement du milieu. Cet écosystème en mauvais état, donc très peu résilient, est aujourd’hui un des sites les plus touchés après le passage des cyclones. C’est un cas d’étude important pour la conservation de l’ensemble du littoral de l’île ; avec l’appui technique de partenaires, un diagnostic complet de la baie pourrait être réalisé, et un plan d’action pourrait être développé afin de remédier aux vecteurs de dégradation sur l’intégralité du bassin versant. Si les menaces sont adressées ou atténuées, l’herbier pourrait ensuite être replanté. Le travail de maîtrise des sources de dégradation qui serait fait pour la baie de Marigot serait alors réplicable et ajustable pour le reste de l’île.
 

8.      Site artificiel de plongée
Les sites de plongée ont tous été impactés et sérieusement dégradés, ce qui complique - entres-autres - la valorisation du milieu marin. Mais l’attractivité de l’île dans le domaine du tourisme bleu est déterminante pour catalyser la conservation et la restauration. Il pourrait être envisagé de créer un musée sous-marin ou un autre type de site artificiel de plongée afin de compenser ce manque, en recréant de l’habitat sous-marin.
 

Comme vous pouvez le voir, il ne s’agit pour le moment que de pistes de réflexion. Il reste encore de nombreux sites à inspecter et les premiers suivis scientifiques vont certainement mettre en lumière d’autres problématiques.
 
Aussi, ces suivis scientifiques doivent nous permettre de mettre en valeur les très nombreuses leçons que nous avons à tirer du passage de ces cyclones. Les données doivent nous permettre de démontrer que, dans l’ensemble, un site naturel en bon état nous protège et se remet beaucoup plus vite du phénomène qu’un site dégradé. Et de présenter aux élus des conclusions du type ; « Cela coûte beaucoup moins cher de restaurer une dune ou un récif qui protégera les habitations, que de reconstruire un quartier entier après un cyclone ».  
 
Nous vous tiendrons au courant de l’avancée des futurs suivis.
Merci encore pour vos messages et votre soutien."

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